"Le ministère de l'Education nationale a diffusé aux recteurs une douzaine de pistes pour supprimer des postes de 2011 à 2013, dans le cadre de la politique de non remplacement d'un fonctionnaire sur deux partant à la retraite, selon des documents internes dont Libération a pu avoir copie et à consulter ici en pdf.

Selon ces documents confidentiels, le ministère demande aux recteurs de «quantifier, à partir de leviers d'efficience identifiés, les marges de manoeuvre par académie, notamment pour 2011 et 2012». Et ce, «sans dégrader les performances globales» du système éducatif.

Pour cela, le «schéma d'emplois 2011-2013» énumère une douzaine de pistes, déclinées en autant de fiches thématiques.

En primaire, il s'agirait d'augmenter les effectifs par classe, de continuer à diminuer la scolarisation des enfants âgés de deux ans en maternelle, d'augmenter le nombre de professeurs vacataires (non-titulaires) pour faire des remplacements courts ou encore de transférer la formation continue des enseignants, «principale variable d'ajustement du remplacement», en dehors du temps scolaire (mercredi après-midi et vacances).

A l'école élémentaire (six-onze ans), la suppression d'environ «un millier d'emplois» d'intervenants extérieurs en langue vivante et d'assistants étrangers est évoquée, ce qui «devrait être sans conséquence sur l'enseignement des langues», selon le ministère.

Et toujours dans le premier degré, concernant les enseignants spécialisés dans la lutte contre l'échec scolaire (dits «Rased»), le document (à consulter ici s'agissant spécifiquement des Rased) évoque trois scénarios dont un de suppression totale de leurs postes, tout en notant «les difficultés rencontrées» dans la mise en oeuvre de cette politique en 2009."

Libération d'aujourd'hui.

Bon d'accord, l'école ça coûte cher.

Je vais vous parler de mon jourd'hui, en ultra zep du Nord de la France, 2ème école la plus pauvre de tout le département du Nord à l'enquête sociale.

Aujourd'hui, le professeur de la CLIS (12 élèves) est parti en formation pour préparer son certificat d'aptitude à enseigner en CLIS. Il est parti pour 3 semaines, c'est normal, c'est le chemin habituel. L'année prochaine, il sera absent comme ça, 3 semaines par période (une période c'est le temps entre deux vacances. Il y en a 5). C'est prévu depuis longtemps, depuis que cette formation lui a été accordeée. Ce matin en arrivant, nous avons bien vu qu'il n'y avait pas de remplaçant. Un coup de fil nous a annoncé qu'il serait remplacé les après-midi.

Bien, c'est pas trop grave, on sait faire des pirouettes, on se répartit ses élèves. Comme nos classes de CE2 ne sont pas chargées (contrairement aux CM1 et CM2 qui flirtent avec les 30 élèves), c'est nous qui les accueillons. C'est normal, ça fait partie de notre boulot. Puis comme dans ma classe j'en ai trois qui partent en CLIS, je peux même faire un groupe dis-donc. Bien sûr, si je l'avais su avant 8h45, j'aurais éventuellement pu préparer un petit quelque chose...

Aujourd'hui, la professeur de la CLIN (les primo-arrivants, ceux qui parlent français depuis demain) était malade et n'a pas pu venir. Elle n'est pas remplacée, ni aujourd'hui, ni demain. C'est pas grave, on a des grandes salles de classe, on peut aussi les accueillir.

C'est mon boulot, je bosse, je suis polyvalente, c'est ma formation qui veut ça, je peux donc enseigner à tous ces enfants-là.

Dans ma classe, aujourd'hui, comme tous les jours depuis deux semaines, Y. finit par pouffer de rire, tant et si bien que ses camarades de classe s'en plaignent, un peu , beaucoup... finissent par être exaspérés. Y. est en attente d'une place en CLIS, il a atteint le maximum de ses capacités pour l'instant. Y. est en surcharge cognitive, il a une vie à la maison plutôt à pleurer, je suis ravie qu'il rie ici. Sauf qu'il empêche les autres de bosser. Et que ça je ne peux pas l'accepter. Que fais-je ? Je l'isole ? Je l'exclus ? Je lui donne de la peinture à faire dans un coin, à lui qui veut surtout faire comme les autres ? Je lui explique que lui donner de l'instruction, dans des conditions recevables pour lui, coûte trop cher à notre société, qu'il faut qu'il prenne sur lui, en silence tant qu'à faire, du haut de ses 9 ans décalqués ? C'est moi l'adulte, c'est moi la prof, c'est à moi de m'adapter. Pourtant j'ai dans son dossier des papiers qui disent que ça ne relève plus de ma compétence.
Il dit de lui "je suis un vaurien"... vaut rien ? Et qu'est-ce qu'elle lui dit l'école aujourd'hui ? Que je ne suis qu'une menteuse, parce que malgré mes beaux discours, il voit bien qu'il ne vaut rien, oh pas grand-chose, en tout cas pas assez pour qu'on lui fasse une place à l'école, sa place. Quant à imaginer une éventuelle place dans la société plus tard... On fait quoi, on l'euthanasie tout de suite ? (et je ne veux absolument pas dire par là qu'il faut tout apporter sur un plateau d'argent, oh que non, mais il est des efforts qu'il n'est pas en mesure de faire. Pourtant, bien sûr qu'il y a une place pour lui, et peut-être même qu'il peut être heureux dans sa vie, dis-donc... )

Cette année je n'ai qu'un Y. L'année dernière j'en avais trois...

Dans la classe d'à côté, y en aussi des Y. Qui relèvent de spécialisé pour cause de "bas de plafond", ou qui relèvent d'autre chose, de santé mentale ou de super nanny. Pas tous, hein, hé oh, heureusement. Mais dans la classe d'à côté ils sont 29 élèves. Il n'y a physiquement plus de place pour rajouter une table. Je vous laisse imaginer la respiration du lieu de vie...

Des comme ça, y en a partout, dans toutes les classes de France. On en a juste une concentration un petit peu plus élevée. Ailleurs, y a d'autres choses. Je suis étonnée que l'on veuille encore à ce point tartiner la France de la même chose partout, à l'emporte-pièces. Moi, je croyais que c'était la multitude des particularités qui faisait la richesse. Avouez un peu, quelle naïveté ! Oh, je ne souhaite pas du cas par cas, et surtout pas de nivellement par le bas (venez voir dans nos classes, et osez dire ensuite qu'on fait moins, plus simple, en-dessous qu'ailleurs ! Vous entendrez notre colère grrrronder ! Non, la bêtise n'est pas une maladie contagieuse et tout le monde a de quoi se nourrir, nous y veillons, à nous en arracher les cheveux souvent, mais tant pis. Le jour où on baissera les bras, faudra qu'on change de métier !)

Aujourd'hui nos collègues n'ont pas été remplacés, et nous avons fait "face" (tadadam, sonnez trompettes, résonnez clairons !). C'est notre boulot, et y a de l'humain en face : on le fait, du moins mal que l'on peut. C'est pas tous les jours comme ça, mais c'est quand même de plus en plus souvent, sacrément (et si y avait que ça...). Et pourtant on n'est pas les plus mal lotis, on n'est pas en maternelle, on a des "grands" qui savent (à peu près) se tenir.

C'est mon boulot, je bosse. Un peu de solidarité ne fait pas de mal, je peux bien accueillir les élèves de mon collègue.
Ça c'est la lecture affective, l'entrée par le personnel. C'est malhonnête de le présenter ainsi. Je peux remplacer mon collègue au pied levé pour un appel inopiné de la crèche, ou une maladie malpolie qui s'invite au débotté.
Que je doive prendre en charge les élèves de mon collègue quand le système le fait sortir de sa classe et que c'est prévu depuis le mois de septembre, ça ne me semble pas normal. Ce n'est pas professionnel. Et colmater cette brèche-là, c'est aussi la cacher et s'en accommoder et continuer sa route en boitillant. D'accord, ça peut arriver. De temps en temps. Encore faut-il s'entendre sur le "temps". Oui, je peux bien pallier les défaillances du système, avec mes tout-petits moyens. De temps en temps. Et à charge de revanche. (Alors là, la Sainte-Institution, elle est mal !!).

On veut faire des économies, on veut privatiser l'État et ses devoirs, on veut une nation rentable (et côtée en bourse), trrrrès bien. On va commencer tout de suite : c'est par où le service après-vente de l'Education nationale ? Il me semble que je paye, non ? Pour une scolarité pour chacun (plutôt que pour tous) avec accès à l'instruction pour tous...

Chaque année, immanquablement, on se demande avec monhOmme si on ne va sortir les enfants du circuit "classique"...

Ah et puis tant que j'y suis : toutes les enquêtes confirment l'importance, pour une population défavorisée, d'entrer à l'école tôt, et la régularité du rythme scolaire dans la semaine. Donc, on supprime les classes pour les 2 ans sans rien proposer à la place (la plupart des enfants par ici entrent, euh entraient à l'école avant 3 ans), et on supprime le samedi. Bah dites-donc, ça fait des années que je fais un contre-sens sur le "DONC"... je croyais que ça induisait un lien de causalité...

En tant que maman et en tant que moi-même, je suis ravie de rester au lit le samedi matin... (de toutes manières nous n'avons jamais mis nos enfants à l'école le samedi tant qu'ils étaient en maternelle, en nous étant assurés que ça ne posait pas problème au prof' dans les activités qu'il menait, y a des politesses incompressibles quand même) alors qu' en tant qu'instit' bon sang, je ne sais pas vous, mais ici c'est à hurler, et on est tous d'accord ! Qu'est-ce qu'elle était importante cette petite respiration du samedi. Pour faire le point sur la semaine, pour finir les en-cours, pour des ateliers un peu différents, pour avoir un peu moins besoin de courir tout le temps dans tous les sens, pour se parler et s'écouter... Et c'est beaucoup plus qu'une demi-journée que nous avons perdue, parce que nous les "récupérons" dans un état le lundi... c'est qu'il en faut du temps pour les faire redémarrer. Alors forcément le lundi est beaucoup moins propice aux apprentissages qu'avant... gloups !

Je vous parlerai des RASED et de ce que j'en pense une autre fois. Mais je crois bien que je ne vais pas me faire des amies (en gros je ne suis absolument pas contre une révision totale du fonctionnement de ce qui se passe par chez nous !).

La chance dans ce boulot, quand même, c'est qu'une fois la porte de l'école fermée (je peux pas dire la porte de ma classe fermée, je fais cours porte ouverte), on peut quand même mitonner la sauce à notre goût (avec un sens aiguë et remarqué pour le grand écart) ...

Et puis tant que j'y suis, j'ai beaucoup aimé le billet de la Quinta sur un autre sujet et pourtant pas si différent. .

Bon voilà. C'était long, hein, pour changer. Et pas très bien dit écrit : c'est sorti tel quel, avec l'usure et la colère. Avec la journée dans les pattes, les convictions irritées, et l'émotion palpitante. Donc ça donne ça, pas forcément très digeste. Mais je fais confiance à mes lectrices, hé hé... (vous êtes coincées avec une déclaration pareille).

Je crois que ce qui m'énerve le plus, c'est ce manque d'honnêteté. Disons clairement qu'on laisse tomber l'idée d'une certaine école parce que ça coûte trop cher, pour un résultat immédiat.